Délégué technique vétérinaire responsable des installations et des protocoles des épreuves équestres pour la Fédération équestre internationale (FEI), en plus de devoir s’assurer que les quelque 230 chevaux présents soient aptes à compétitionner, on peut sans se tromper affirmer que le Dr Yves Rossier, professeur en médecine sportive équine au CHUV a complété un parcours vétérinaire complet lors des derniers Jeux olympiques de Tokyo.

En pleine pandémie de COVID-19 avec toutes les contraintes qui y sont liées, sans spectateurs et sous une chaleur accablante, cette édition des Jeux aura été une expérience totalement différente pour Dr Rossier, qui était superviseur de la clinique lors des Jeux olympiques de Londres en 2012 et qui a aussi été vétérinaire d’équipe aux Jeux olympiques de Barcelone (1992) et d’Atlanta (1996).

La commission vétérinaire: Dr Yves Rossier, Dr Alesandro Centinao, Dre Emily Sandler, Dr Tommy Amaya (absent: Dr Hiroko Aida)

Des conditions météorologiques exceptionnelles

Les journées furent extrêmement chargées pour l’équipe vétérinaire FEI, tant en préparation avant le début des Jeux que durant l’événement lui-même. En raison de la chaleur, les entrainements débutaient dès 7 h le matin et l’équipe vétérinaire débutait son travail au même moment, puis les cavaliers et chevaux prenaient une pause vers 9 h ou 10 h, puis les entrainements reprenaient vers 15 h et les compétitions dès 17 h pour se terminer parfois à 23 h. Aucun cheval ne pouvait être monté durant la pause de l’après-midi en raison de la chaleur. Cette pause était alors le moment de tenir toutes les réunions d’organisation et de planification avec les chefs d’équipe ou les vétérinaires d’équipes.

Plusieurs mesures ont été mises en place pour le bien-être et la sécurité des chevaux en lien avec la chaleur. Le suivi des conditions climatiques utilisait les valeurs de l’indice de température au thermomètre-globe mouillé (WBGT, de l’anglais wet-bulb globe temperature) prenant en considération la mesure de la température, du vent, de l’humidité et de la chaleur radiante. Lors d’un index à plus de 32 °C, les conditions étaient considérées comme dangereuses. L’indice était relevé aux 15 minutes durant, entre autres, les épreuves de cross-country.

En plus du réaménagement de l’horaire de certaines épreuves, plusieurs mesures de mitigation ont été mises en place afin de contrer les effets de la chaleur. Par exemple, une surveillance des chevaux par thermographie était effectuée lors du réchauffement et après les épreuves. Au besoin, l’équipe vétérinaire pouvait imposer une pause si la température corporelle de l’animal était trop élevée, ou même refuser à celui-ci de participer ou poursuivre une épreuve. Des tentes sous

lesquelles on retrouvait glace et brumisateurs ont été érigées afin de rafraîchir les montures.

Après les épreuves, le refroidissement des chevaux était tout aussi important et suivi de près par l’équipe vétérinaire pour assurer leur récupération.

Les écuries étaient aussi aménagées afin d’offrir un maximum de confort aux chevaux, par exemple avec la climatisation et en offrant des boxes très spacieux. Dr Rossier souligne d’ailleurs la qualité des installations japonaises, qui sont solides, bien conçues, mais aussi somptueuses.

Une ambiance totalement différente

Les seuls spectateurs présents faisant partie de la famille olympique, l’ambiance était toute autre que celle qu’a connue Dr Rossier lors des Jeux de Londres. On y ressentait une atmosphère très partisane de la part de l’entourage des cavaliers, dans un gigantesque stade presque vide. Les Japonais étant friands de sports équestres, l’atmosphère aurait pu être très différente, n’eût été la pandémie.

L’impact de la quasi-absence de spectateurs est difficile à quantifier, de l’avis du Dr Rossier. Celui-ci croit tout de même que certains cavaliers et chevaux ont ressenti des impacts liés à cette ambiance inhabituelle puisque certains chevaux aiment une atmosphère plus intense alors que d’autres, étant plus anxieux, ont probablement pu mieux se concentrer sans la présence des spectateurs. Comme la plupart des épreuves se déroulaient en soirée à l’exception du cross-country, les chevaux ont dû être habitués aux puissantes lumières éclairant le stade.

Contraintes liées à la pandémie sur le site olympique

Tous les officiels et participants devaient présenter deux tests négatifs à la COVID-19 avant leur départ vers le Japon. Une fois sur place, une période de 14 jours sans sortie de la bulle olympique leur était imposée. Ainsi, les participants et les officiels devaient demeurer en tout temps sur le site et rapporter leur état de santé dans une application quotidiennement, en plus de se soumettre à des tests salivaires chaque jour.  Les visites de Tokyo ou d’autres compétitions olympiques n’étaient donc pas possibles.

Dr Rossier a d’ailleurs relevé le souci du détail tout japonais qui allait jusqu’aux gants jetables qui étaient gonflés automatiquement par un appareil et que tous devaient enfiler avant de se servir au buffet.

Augmentation du nombre de nations participantes

Une nouveauté lors des Jeux de Tokyo : le nombre de nations participantes a été augmenté, tout en gardant le même nombre de participants. Le nombre de participants par pays a donc été réduit à trois plutôt que quatre, ce qui a permis à quatre nouveaux pays de participer à cette édition.

Des chevaux pieds nus aux Jeux olympiques : une nouvelle tendance?

L’équipe de sauteurs suédois a surpris la communauté équestre puisque deux chevaux sur trois concouraient pieds nus et Dr Rossier qualifie leur prestation de fabuleuse, ceux-ci ayant d’ailleurs remporté le barrage en équipe. Une analyse des conditions du manège avait été préalablement effectuée. Une excellente qualité de la surface permettait entre autres cette décision.  Comme dans tous les derniers grands championnats internationaux, la grille d’analyse de la surface du stade élaborée par l’expert suédois, Lars Roepstorff a été utilisée pour assurer que les cinq critères d’évaluation (l’impact,

l’absorption, l’adhérence, l’élasticité et l’uniformité de la surface) correspondaient aux standards de la FEI et permettre des conditions optimales.

Selon le Dr Rossier, le nombre de cavaliers chevauchant une monture pieds nus en compétition de haut niveau pourrait augmenter au cours des années à venir, à condition d’utiliser une surface de haute qualité.

De l’avion au terrain de concours

Suite au transport par avion des chevaux, l’équipe vétérinaire a pu noter quelques fièvres qui ont très bien répondu aux traitements par antibiotiques et à la fluidothérapie, tout en suivant un protocole strict et en respectant la période de retrait nécessaire suite à la médication. Conséquemment à l’immobilisation durant de longues heures, des raideurs musculaires ont aussi été notées chez quelques athlètes équins, tout comme probablement chez de nombreuses personnes suite à un long voyage par avion.

Le milieu équestre japonais

Dès ses premières visites au Japon, le Dr Rossier a pu constater que la culture équestre japonaise diffère de celle que l’on connait en Amérique du Nord ou en Europe. Celle-ci est principalement axée sur la course et la grande majorité des chevaux au Japon sont la propriété d’universités, de clubs privés ou de la Japanese Racing Association (JRA), qui embauchent jockey, vétérinaires, maréchaux-ferrants et palefreniers. Ceux-ci sont loués ou prêtés aux cavaliers. Ainsi, très peu de cavaliers sont propriétaires de leur monture, ce qui crée un milieu vétérinaire équin ainsi qu’une industrie équestre différente de ceux que nous connaissons. Une autre particularité est les vétérinaires travaillent de façon multidisciplinaire en rotation dans les différents services alors que peu se sont spécialisés dans un seul domaine.

Et ensuite?

Par tradition, le rôle de délégué technique vétérinaire responsable des installations et des protocoles des épreuves équestres lors de Jeux olympiques n’est assumé qu’une seule fois dans la carrière d’un délégué vétérinaire de la FEI. Le Dr Rossier a donc maintenant le sentiment d’une mission accomplie. Pour lui, ce fut un grand honneur de pouvoir allier la science et les connaissances vétérinaires à l’incroyable évènement sportif que sont les Jeux olympiques et aux sports équestres, discipline sportive qui le passionne.